Genre et cancers professionnels : à quand une intégration dans les politiques de santé publique ?

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Dr g.à dr ; la sénatrice Aline Archimbaud, le Dr Annie Thébaud-Mony, Anne Marchand doctorante au GISCOP, Brigitte Bègue journaliste, Dominique Enjalbert de l’association EDATET et le Dr Noëlle Lasne lors de la conférence du 6 juin. © WECF

 

Communiqué de presse I Annemasse I le 12 juin 2014

 

Genre et cancers professionnels, une approche superflue? A ceux et celles qui le croient encore, le GISCOP 93[1] a clairement démontré le contraire ce 6 juin au cours d’une conférence-débat organisée par WECF avec le soutien de la sénatrice Aline Archimbaud. Invisibilité construite des cancers professionnels féminins et masculins, obstacles multiples à l’identification puis au droit à la reconnaissance des victimes, mythe selon lequel « les femmes sont moins exposées que des hommes à des cancérogènes au travail », rôle du médecin du travail et des scientifiques : autant de thèmes explorés au cours de cette conférence. WECF France souhaite maintenant que le contenu de cette journée trouve sa juste place dans les volets prévention et réparation des Plan Santé Travail et de la future Loi de Santé Publique. La France répondrait ainsi à l’appel de la Déclaration des Asturies (2011), un appel international à agir contre les facteurs de risques modifiables des cancers environnementaux et professionnels, soutenu par l’OMS. Au-delà des enjeux sanitaires, la question du genre et des cancers professionnels interroge la société dans son ensemble et remet en cause un modèle économique implacable où la peine des maladies professionnelles est assortie d’un parcours du combattant pour la reconnaissance de ses droits, dans une négation totale de la personne humaine.

 

Cancers professionnels : cachez ce genre que je ne saurais voir ?

Chaque cancer est une accumulation d’expositions : un médecin ne peut donc pas choisir entre plusieurs expositions, par exemple le facteur tabac ne saurait prévaloir sur un autre facteur cancérogène a priori. Concernant la dimension genre, les mythes ont la vie dure : ainsi les femmes seraient moins exposées que les hommes à des produits cancérogènes. Or, sur quoi se base cette croyance ? C’est surtout l’absence de données sur les expositions des femmes qui est un obstacle à la connaissance, alors même que près de 80% des femmes entre 25 et 49 ans exercent une activité professionnelle. Ce seul chiffre suffit d’ailleurs à justifier une approche genre, d’autant plus dans une période où la sous-traitance, le travail temporaire et les temps partiels rendent plus difficile la reconstitution des parcours professionnels.

 

GISCOP 93 : la pluridisciplinarité, essentielle pour l’étude des cancers d’origine professionnelle

Comme l’explique le Dr Annie Thébaud-Mony, sociologue, directrice de recherche honoraire à l’Inserm, et engagée de longue date pour la reconnaissance des maladies professionnelles: « La naissance du GISCOP est l’aboutissement de 20 ans de travail. Le travail d’une équipe pluridisciplinaire sur les cancers est essentiel, d’autant qu’une petite partie seulement des subventions de recherche est allouée aux cancers et que les registres du cancer ne couvrent plus que 10% de la population française.» Le travail de l’équipe est à la fois rétrospectif, par la reconstitution du parcours du travailleur, et prospectif de déclaration et de reconnaissance des maladies ; Mais attention, comme le précise Annie Thébaud-Mony : « Il n’est pas question de demander au travailleur de citer des produits qu’il ne connaît pas. Certains secteurs, particulièrement occupés par des femmes, sont négligés en termes de recherche: qu’en est-il par exemple des activités de nettoyage ou de gestion des déchets? ». Charles Olivier Betansedi, étudiant-chercheur membre du GISCOP, constate également qu’ « En épidémiologie, les secteurs étudiés sont plus masculins et qu’on observe une généralisation des résultats obtenus chez les hommes. »

 

Obstacles multiples à la reconnaissance des droits des travailleurs

Les victimes doivent apporter la preuve de leur exposition et de ses conséquences, mais les traces ayant disparu, c’est un véritable parcours du combattant pour aboutir à une reconnaissance.

Plusieurs facteurs contribuent au non-recours au droit à la réparation, comme le détaille Anne Marchand, doctorante en histoire et membre du GISCOP : « L’ignorance de l’existence du droit, d’y être éligible joue un rôle. Ensuite, rien ne distingue un cancer professionnel d’un cancer en termes médicaux. Dématérialisation, externalisation et technicisation des démarches sont à l’œuvre : en Seine Saint-Denis, deux tiers des points d’accueil de la CPAM ont été fermés. On a pu voir des dossiers refusés pour une simple question de terminologie. ». Une analyse largement partagée par le Dr Noëlle Lasne, médecin du travail depuis plus de 13 ans qui lutte sur le terrain au quotidien pour faire reconnaître des maladies professionnelles. Confrontée aux multiples formulaires et à leur complexité, elle a mis en place une « véritable stratégie mobilisant des moyens cliniques, humains et du temps pour décortiquer les dossiers, remplir l’intégralité des formulaires et des trois certificats, avec quarante heures de travail pour une seule pathologie ». Un pur scandale pour cette femme de terrain qui fait un amer constat: « On use, on casse, la responsabilité est momentanée, c’est l’assureur qui paye. Les malades du cancer eux sont invités à retravailler, sous prétexte que « ça leur ferait du bien », pourtant la fatigabilité du cancer est là : retravailler peut faire du bien…. ou pas ! ».

 

Prévention des expositions professionnelles des femmes aux perturbateurs endocriniens

La parole des professionnels malades est précieuse pour bien comprendre la situation actuelle : ainsi le témoignage de Dominique Enjalbert, de l’association EDATET[2]. Technicienne télécom depuis 1975, en charge de maintenance des réseaux, elle est alertée en 2005 par le nombre de cancers déclarés chez des travailleurs de France Télécom, avant de souffrir elle-même d’un cancer du sein en 2007. En cause, les parafoudres radioactifs, pourtant interdits en 1978, mais encore stockés en grand nombre dans des centraux téléphoniques et manipulés sans précaution. Amiante, benzène, isocyanates, arsenic comptent parmi les toxiques variés auxquelles les victimes ont pu être exposées. Entamée en 2011, sa démarche a abouti à une reconnaissance de maladie professionnelle, mais l’expert chargé de fixer le niveau de préjudice a refusé de le faire, récusant la décision sans avancer d’argument. Or différents facteurs, dont l’exposition à des perturbateurs endocriniens, sont mis en cause dans le cancer du sein: « Comment ne pas s’interroger sur la prévention des expositions des femmes aux perturbateurs endocriniens en milieu de travail : nous souhaitons que la Stratégie Nationale Perturbateurs endocriniens pour laquelle WECF France s’est battue ces derniers mois, et la future Loi de Santé Publique donnent les moyens adéquats pour mieux connaître ces expositions et surtout les prévenir. Dans ce sens, les travaux du GISCOP sont indispensables et doivent être pérennisés.», commente Elisabeth Ruffinengo pour WECF France.

 

Science et pluridisciplinarité pour servir l’intérêt général

Les scientifiques sont des acteurs essentiels dans la reconnaissance des cancers professionnels, masculins comme féminins. Le Dr Annie Thébaud-Mony, regrette la place donnée par des scientifiques au paradigme du doute, donnant un rôle dévoyé à la science dans le conflit de normes actuel : normes économiques contre normes de protection des droits humains.  Pour elle, une conclusion évidente s’impose : « Les cancérogènes connus doivent disparaître aujourd’hui, car on fabrique aujourd’hui les cancers de demain. ».

 

 

Contacts presse :

Elisabeth Ruffinengo, responsable plaidoyer WECF France

elisabeth.ruffinengo@wecf.eu / 04 50 83 48 13  - 06 74 77 77 00

Anne Barre, présidente WECF France

anne.barre@wecf.eu / 04 50 83 48 14  - 06 12 20 37 21